La condition pavillonnaire

Roman écrit par Sophie Divry, 2014, France 

M. A., née dans les années 50 en Isère, issue d’un milieu plutôt modeste, passe une enfance ordinaire, obtient son bac, commence des études d’économie à Lyon et y rencontre celui qui va devenir son mari. Ils emménagent à Chambéry, un enfant, deux enfants. Travail, lessives, courses, cuisine, quelques dîners entre ami.e.s, les vacances d’été comme seul exutoire. Piégée par ce quotidien, M. A. s’ennuie. Elle cherche alors à rendre sa vie moins insatisfaisante : adultère, humanitaire, yoga… elle essaie tout, mais pour quel résultat ?

M. A., c’est l’Emma Bovary des temps actuels. Sophie Divry nous offre un roman captivant bien qu’assez désespérant, dans un ton sobre, discrètement grinçant. On l’a lu juste après La femme gelée d’Annie Ernaux, et on vous conseille cet enchaînement !

Libération des femmes : 40 ans de mouvement 

Essai historique écrit par Françoise Picq, France, 2011

Le 26 août 1970, 9 femmes déposaient une gerbe à l’Arc de Triomphe : “il y a plus inconnu encore que le soldat inconnu : sa femme”. Elles donnaient alors le coup d’envoi d’actions militantes revendiquées par le MLF, le mouvement de libération des femmes.

Dans cet ouvrage de plus de 500 pages, la militante et historienne Françoise Picq décortique les “années mouvement” qui ont suivi. Elle détaille avec une grande précision les années 1970, évoque les nombreuses actions militantes, publications, débats… des féministes d’alors. Elle évoque aussi les conflits qui ont secoué le mouvement, particulièrement entre féministes dites “universalistes” et féministes “différentialistes” (jusqu’au dépôt du nom “MLF” par une fraction de militantes différentialistes, actant la rupture). Elle décrit ensuite le déclin du militantisme avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, puis les débats plus récents (voile, prostitution, parité) et l’arrivée de nouvelles structures militantes dans les années 1990 et 2000 (Mix-Cité, Ni putes ni soumises, Les chiennes de garde…). Elle-même militante, Françoise Picq a vécu de l’intérieur ces “années mouvement”, ce qui fait la force du livre… mais crée aussi une histoire très partisane. On le voit en particulier avec l’évocation des conflits entre féministes hétérosexuelles et lesbiennes radicales : certes évoqués, ces conflits le sont clairement du point de vue d’une militante hétéro, les lesbiennes ont souvent tous les torts… Pour d’autres points de vue, on vous conseille la lecture de Mouvement des lesbiennes, lesbiennes dans le mouvement.

Le consentement

Livre de Vanessa Springora, France, 2020

En 1986, Vanessa a 13 ans quand elle rencontre Gabriel Matzneff, écrivain de 50 ans. La jeune fille a vécu une enfance chaotique, son désir de plaire et d’être aimée sont forts. L’écrivain prédateur, habitué à la mise sous emprise d’adolescentes, le sait très bien. La suite est donc inévitable : une “relation” de près d’un an commence, en parallèle de son acceptation terrifiante par les proches de Vanessa et par la société toute entière (des intellectuel.le.s reconnu.e.s ont à l’époque signé des tribunes réclamant la décriminalisation des relations sexuelles entre adultes et enfants de moins de 15 ans).

Le consentement, c’est le roman témoignage édifiant d’une femme extrêmement courageuse. Plus de 20 ans après les faits, Vanessa Springora raconte son enfance, la mise sous emprise par cet homme puissant, sa “déprise” progressive (quelle force !!) et enfin “l’empreinte” violente et douloureuse que laissera cette “relation” avec un pédocriminel, qui nécessitera un très long processus de reconstruction. L’autrice dénonce la complaisance des milieux littéraires et artistiques français ainsi que de certains médias. Surtout, elle interroge la notion de “consentement” : peut-on vraiment être consentante quand on a seulement 13 ans ? Pour rappel, la loi française n’a elle-même pas tranché cette question, puisque la dernière tentative d’instaurer un seuil d’âge en-dessous duquel les mineur.e.s seraient présumé.e.s ne jamais consentir à un rapport sexuel avec un.e majeur.e a échoué.

Le chemin de Jada

Album jeunesse écrit par Laura Nsafou et illustré par Barbara Brun, France, 2020

Iris et Jada sont soeurs jumelles. Elles se ressemblent en tous points… sauf concernant leur couleur de peau : Iris est “claire comme l’acacia”, Jada est “foncée comme le cacao”. Au village, tout le monde complimente Iris. Moquée, Jada décide alors de partir à la recherche des “Enfants de la nuit” auxquels elle est sans cesse comparée.

Après Comme un million de papillons noirs, l’autrice afroféministe Laura Nsafou (Mrs Roots) et l’illustratrice Barbara Brun publient un second album jeunesse important pour la représentation de toutes et tous. Le chemin de Jada aborde en particulier le colorisme, cette discrimination issue du racisme qui consiste à privilégier les personnes à la peau claire. Pourtant, Jada est belle, comme le confirment les étoiles ! Une tendre et poétique histoire d’estime de soi et de sororité, à lire et offrir aux enfants de votre entourage !

La voix d’une femme qui espère

Recueil de nouvelles écrites par Alima Madina, 2014, République du Congo

Lili est poussée par toute sa famille à abandonner l’enfant albinos qu’elle vient de mettre au monde. Une jeune femme apprend qu’elle va être mariée de force. Aka, une infirmière pygmée, connaît une ascension sociale fulgurante en rencontrant un infirmier blanc. Rama est abandonnée enceinte par le père de son enfant, qui refait surface lorsque celui-ci atteint ses 18 ans…

Hymne à l’émancipation des femmes, ce recueil de 5 nouvelles est une chouette découverte ! L’autrice nous emmène à la rencontre de femmes congolaises qui se heurtent à de nombreux obstacles. Elle nous parle d’amour maternel, de religion, de discriminations…

Le jardin arc-en-ciel

Roman écrit par Ogawa Ito, 2016, Japon

Izumi, mère célibataire, rencontre Chikoyo, lycéenne, et l’empêche de se jeter sous un train. Les jours d’après, elles continuent à se voir et finissent par faire l’amour. Tout change alors et elles décident de partir hors de la ville, avec le fils d’Izumi, pour repartir de zéro et construire ensemble leur famille, leur amour et leurs projets.

Le jardin arc-en-ciel est une utopie lesbienne. Voilà comment, en deux mots, il est possible de décrire ce roman surprenant, émouvant et parfois bouleversant. On suit la relation et les évolutions de cette famille lesboparentale sur plus de 20 ans, avec le point de vue de chacun.e des 4 personnages qui prennent la narration les un.e.s après les autres. Un coup de cœur à conseiller absolument !

Se dire lesbienne. Vie de couple, sexualités, représentation de soi

Essai écrit par Natacha Chetcuti, 2010, France

Natacha Chetcuti, sociologue, écrit un essai novateur et pionnier, qui décrit des parcours lesbiens en s’appuyant sur des récits de femmes rencontrées dans des groupes militants ou des lieux de socialisation en France. Elle décrit notamment 3 parcours lesbiens : les parcours exclusifs (des femmes qui n’ont jamais relationné avec des hommes), les parcours simultanés (des femmes qui ont démarré leur vie sexuelle avec des femmes et des hommes dans une même période avant de ne vivre des relations qu’avec des femmes), et les parcours progressifs (largement majoritaires, dans lesquels des femmes ont d’abord eu des relations exclusivement avec des hommes avant de se tourner vers le lesbanisme).

Cet ouvrage est important dans l’histoire récente du lesbianisme… mais il est déjà assez daté : les lieux de socialisation décrits, notamment, n’existent plus ou ont beaucoup changé (coucou internet). Autre critique : l’insistance de l’autrice sur certaines identités (butch/fem) et certaines pratiques sexuelles (pénétration, sadomasochisme), alors qu’elle dit elle-même qu’elles concernent peu les femmes interrogées pendant son enquête. Au contraire, les enquêtées indiquent plutôt que le lesbianisme leur permet de gommer les catégories de genre et les pratiques marquées par l’hétérosexisme. Bref, des choses à prendre et d’autres à laisser, selon votre propre sensibilité !

À la croisée des mondes

Trilogie de romans écrite par Philip Pullman, 1995-2000, Royaume-Uni

Lyra est une adolescente effrontée et aventurière, qui vit dans la très solennelle Université d’Oxford, dans un monde qui ressemble beaucoup au nôtre. Dans ce monde, les humain.e.s sont accompagné.e.s d’un daemon, une partie d’eux-mêmes incarnés sous forme d’un animal. Mais un jour, le meilleur ami de Lyra est enlevé par les Enfourneurs… La jeune fille part à sa recherche, aidée par une communauté de Gitans qui ont également vu disparaître plusieurs de leurs enfants. Débute alors une série d’aventures dans le monde de Lyra… et dans d’autres. On y croisera notamment des ours géants en armures, des sorcières et des spectres mangeurs d’âmes !

L’univers d’À la croisée des mondes est extrêmement riche, les personnages sont complexes (surtout l’héroïne), l’histoire aborde la religion, le pouvoir, le passage à l’âge adulte… Il s’agit d’un récit initiatique intemporel, à lire à l’adolescence, au début de sa vie d’adulte ou plus tard, avec un regard et une compréhension différentes à chaque fois. Et si l’univers vous a convaincu.e, l’auteur a également écrit deux courts récits, Lyra et les oiseaux et Il était une fois dans le nord, ainsi qu’un préquel. Après un film qui a déçu son public, une nouvelle adaptation, cette fois en série, est disponible (et fort réussie) sous le titre en anglais His Dark Materials.

Les dames de Kimoto

Roman écrit par Sawako Ariyoshi, 1959, Japon

A 20 ans, Hana se prépare à épouser un homme qu’elle n’a vu qu’une seule fois… et donc à quitter Toyono, sa grand-mère adorée qui l’a élevée et lui a transmis les traditions ancestrales. Pourtant, le monde est en pleine mutation… et ce sera d’autant plus criant quand Fumio, la fille d’Hana, se rebellera contre les traditions.

Écrit en 1959, Les dames de Kimoto est un récit prenant sur 4 générations de femmes, de la grand-mère Toyono à la petite fille Hanako, avec Hana comme figure centrale, comme fil rouge du roman. De la fin du XIXème siècle à la moitié du XXème siècle, Sawako Ariyoshi dépeint l’évolution de la condition des femmes japonaises et les rapports entre générations, entre tradition et modernité. Un petit regret : quelques coquilles émaillent le récit, et la traduction est peut-être un peu datée.

La femme gelée

Roman écrit par Annie Ernaux, 1981, France

Fille de commerçants, Annie grandit dans un environnement atypique : sa mère travaille et fait le ménage quand elle a le temps (c’est-à-dire pas souvent), son père tient un café, fait la cuisine et la vaisselle… à l’inverse du modèle dominant. Sa mère la pousse à étudier, elle rêve de liberté. Puis elle se marie. Et là, c’est le drame : monsieur travaille, il réclame des enfants sages, une maison propre et bien rangée, il veut mettre les pieds sous la table en rentrant et manger des bons petits plats.

Écrit en 1981, ce roman autobiographique est vibrant d’actualité. En le lisant, on pense éducation stéréotypée, charge mentale, partage des tâches domestiques, conciliation vie pro / vie perso… et on se rappelle qu’il y a encore du boulot ! Annie Ernaux, qui cite Simone de Beauvoir et Virginia Woolf, décrit comment la société conditionne les filles et les garçons, les femmes et les hommes. Comment, même en ayant des idéaux égalitaires, le couple hétérosexuel et les enfants ramènent les femmes à un modèle figé, “gelé”. On l’a lu juste avant La condition pavillonnaire de Sophie Divry, et on vous conseille cet enchaînement ! On vous conseille aussi 2 autres romans écrits par Annie Ernaux : L’événement et Les années.