La condition pavillonnaire

Roman écrit par Sophie Divry, 2014, France 

M. A., née dans les années 50 en Isère, issue d’un milieu plutôt modeste, passe une enfance ordinaire, obtient son bac, commence des études d’économie à Lyon et y rencontre celui qui va devenir son mari. Ils emménagent à Chambéry, un enfant, deux enfants. Travail, lessives, courses, cuisine, quelques dîners entre ami.e.s, les vacances d’été comme seul exutoire. Piégée par ce quotidien, M. A. s’ennuie. Elle cherche alors à rendre sa vie moins insatisfaisante : adultère, humanitaire, yoga… elle essaie tout, mais pour quel résultat ?

M. A., c’est l’Emma Bovary des temps actuels. Sophie Divry nous offre un roman captivant bien qu’assez désespérant, dans un ton sobre, discrètement grinçant. On l’a lu juste après La femme gelée d’Annie Ernaux, et on vous conseille cet enchaînement !

Le consentement

Livre de Vanessa Springora, France, 2020

En 1986, Vanessa a 13 ans quand elle rencontre Gabriel Matzneff, écrivain de 50 ans. La jeune fille a vécu une enfance chaotique, son désir de plaire et d’être aimée sont forts. L’écrivain prédateur, habitué à la mise sous emprise d’adolescentes, le sait très bien. La suite est donc inévitable : une “relation” de près d’un an commence, en parallèle de son acceptation terrifiante par les proches de Vanessa et par la société toute entière (des intellectuel.le.s reconnu.e.s ont à l’époque signé des tribunes réclamant la décriminalisation des relations sexuelles entre adultes et enfants de moins de 15 ans).

Le consentement, c’est le roman témoignage édifiant d’une femme extrêmement courageuse. Plus de 20 ans après les faits, Vanessa Springora raconte son enfance, la mise sous emprise par cet homme puissant, sa “déprise” progressive (quelle force !!) et enfin “l’empreinte” violente et douloureuse que laissera cette “relation” avec un pédocriminel, qui nécessitera un très long processus de reconstruction. L’autrice dénonce la complaisance des milieux littéraires et artistiques français ainsi que de certains médias. Surtout, elle interroge la notion de “consentement” : peut-on vraiment être consentante quand on a seulement 13 ans ? Pour rappel, la loi française n’a elle-même pas tranché cette question, puisque la dernière tentative d’instaurer un seuil d’âge en-dessous duquel les mineur.e.s seraient présumé.e.s ne jamais consentir à un rapport sexuel avec un.e majeur.e a échoué.

Le jardin arc-en-ciel

Roman écrit par Ogawa Ito, 2016, Japon

Izumi, mère célibataire, rencontre Chikoyo, lycéenne, et l’empêche de se jeter sous un train. Les jours d’après, elles continuent à se voir et finissent par faire l’amour. Tout change alors et elles décident de partir hors de la ville, avec le fils d’Izumi, pour repartir de zéro et construire ensemble leur famille, leur amour et leurs projets.

Le jardin arc-en-ciel est une utopie lesbienne. Voilà comment, en deux mots, il est possible de décrire ce roman surprenant, émouvant et parfois bouleversant. On suit la relation et les évolutions de cette famille lesboparentale sur plus de 20 ans, avec le point de vue de chacun.e des 4 personnages qui prennent la narration les un.e.s après les autres. Un coup de cœur à conseiller absolument !

À la croisée des mondes

Trilogie de romans écrite par Philip Pullman, 1995-2000, Royaume-Uni

Lyra est une adolescente effrontée et aventurière, qui vit dans la très solennelle Université d’Oxford, dans un monde qui ressemble beaucoup au nôtre. Dans ce monde, les humain.e.s sont accompagné.e.s d’un daemon, une partie d’eux-mêmes incarnés sous forme d’un animal. Mais un jour, le meilleur ami de Lyra est enlevé par les Enfourneurs… La jeune fille part à sa recherche, aidée par une communauté de Gitans qui ont également vu disparaître plusieurs de leurs enfants. Débute alors une série d’aventures dans le monde de Lyra… et dans d’autres. On y croisera notamment des ours géants en armures, des sorcières et des spectres mangeurs d’âmes !

L’univers d’À la croisée des mondes est extrêmement riche, les personnages sont complexes (surtout l’héroïne), l’histoire aborde la religion, le pouvoir, le passage à l’âge adulte… Il s’agit d’un récit initiatique intemporel, à lire à l’adolescence, au début de sa vie d’adulte ou plus tard, avec un regard et une compréhension différentes à chaque fois. Et si l’univers vous a convaincu.e, l’auteur a également écrit deux courts récits, Lyra et les oiseaux et Il était une fois dans le nord, ainsi qu’un préquel. Après un film qui a déçu son public, une nouvelle adaptation, cette fois en série, est disponible (et fort réussie) sous le titre en anglais His Dark Materials.

Les dames de Kimoto

Roman écrit par Sawako Ariyoshi, 1959, Japon

A 20 ans, Hana se prépare à épouser un homme qu’elle n’a vu qu’une seule fois… et donc à quitter Toyono, sa grand-mère adorée qui l’a élevée et lui a transmis les traditions ancestrales. Pourtant, le monde est en pleine mutation… et ce sera d’autant plus criant quand Fumio, la fille d’Hana, se rebellera contre les traditions.

Écrit en 1959, Les dames de Kimoto est un récit prenant sur 4 générations de femmes, de la grand-mère Toyono à la petite fille Hanako, avec Hana comme figure centrale, comme fil rouge du roman. De la fin du XIXème siècle à la moitié du XXème siècle, Sawako Ariyoshi dépeint l’évolution de la condition des femmes japonaises et les rapports entre générations, entre tradition et modernité. Un petit regret : quelques coquilles émaillent le récit, et la traduction est peut-être un peu datée.

La femme gelée

Roman écrit par Annie Ernaux, 1981, France

Fille de commerçants, Annie grandit dans un environnement atypique : sa mère travaille et fait le ménage quand elle a le temps (c’est-à-dire pas souvent), son père tient un café, fait la cuisine et la vaisselle… à l’inverse du modèle dominant. Sa mère la pousse à étudier, elle rêve de liberté. Puis elle se marie. Et là, c’est le drame : monsieur travaille, il réclame des enfants sages, une maison propre et bien rangée, il veut mettre les pieds sous la table en rentrant et manger des bons petits plats.

Écrit en 1981, ce roman autobiographique est vibrant d’actualité. En le lisant, on pense éducation stéréotypée, charge mentale, partage des tâches domestiques, conciliation vie pro / vie perso… et on se rappelle qu’il y a encore du boulot ! Annie Ernaux, qui cite Simone de Beauvoir et Virginia Woolf, décrit comment la société conditionne les filles et les garçons, les femmes et les hommes. Comment, même en ayant des idéaux égalitaires, le couple hétérosexuel et les enfants ramènent les femmes à un modèle figé, “gelé”. On l’a lu juste avant La condition pavillonnaire de Sophie Divry, et on vous conseille cet enchaînement ! On vous conseille aussi 2 autres romans écrits par Annie Ernaux : L’événement et Les années.

La Passe-miroir

Série de 4 romans écrits par Christelle Dabos, 2013-2019, France

Ophélie vit sur Anima, une “arche” (une sorte d’île suspendue dans le ciel) avec sa famille. La jeune femme est dotée de pouvoirs : elle peut “lire” l’histoire des objets qu’elle touche, et voyager à travers les miroirs ! Mais un jour, elle apprend qu’elle doit se marier avec un inconnu, qui vit sur une autre arche…

Les 4 tomes de La Passe-miroir (Les Fiancés de l’hiver, Les Disparus du Clairdelune, La Mémoire de Babel, La Tempête des échos) se dévorent, tout simplement ! Si vous aimez les romans de fantasy pour jeunes adultes, foncez sans hésiter. L’héroïne est attachante et forte, l’univers est intrigant, avec de nombreux personnages très divers, l’intrigue est politique, sociale (coucou les rapports de classe et de sexe)… Bon, il faut passer outre ce mariage “arrangé-forcé” avec un homme glacial et vraiment pas sympa, qui termine (honnêtement ce n’est pas un spoiler) en histoire d’amour (parce que c’est connu, les “bad boys” sont les meilleurs amoureux… non).

Filles de la mer

Roman écrit par Mary Lynn Bracht, 2018, États-Unis, Corée du sud

Dans les années 1940, sur l’île de Jeju, Hana apprend avec sa mère le métier des Haenyeo, les pêcheuses de coquillages connues comme d’excellentes plongeuses en apnée, tandis que sa petite soeur, Emi, l’attend sur le rivage. Un jour, pour sauver Emi, Hana se laisse enlever par les soldats japonais. Le récit alterne celui d’Hana, en 1943, réduite en esclave sexuelle par l’armée japonaise, et celui d’Emi, en 2011, fouillant dans sa mémoire à la fin de sa vie, à la recherche de cette soeur perdue depuis longtemps.

Fille de la mer est un roman poignant, qui bouleverse, prend au corps et vous fait même verser quelques larmes. La narration croisée entre les deux soeurs à des époques différentes est très bien ficelée, entre l’horreur d’Hana qu’on suit, déportée, violée et violentée, de Corée jusqu’en Mandchourie, et le tabou qui reste au sein de la société coréenne des dizaines années plus tard, du point de vue d’Emi. Si c’est un pan de l’histoire que vous ne connaissez pas encore (sujet également connu sous le terme de “femmes de réconfort”, expression que nous n’utilisons pas volontairement car elle masque la vérité : l’esclavage sexuel de dizaines de milliers de femmes, notamment coréennes mais pas seulement, par l’armée japonaise au milieu du XXème siècle), cette fiction est une bonne entrée. A lire en ayant le cœur bien accroché.

Tous tes enfants dispersés

Roman écrit par Beata Umubyeyi Mairesse, 2019, France, Rwanda

Blanche, rwandaise métisse, vit en France avec son mari et son fils Stokely depuis sa fuite du Rwanda pendant le génocide des Tutsis en 1994. Sa mère Immaculata est restée au Rwanda. Leurs récits croisés parlent de mémoire, de transmission, de traumatismes, d’exil, de reconstruction, de pardon.

Un très beau et émouvant premier roman, par l’autrice franco-rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse. Chaque chapitre est rédigé du point de vue du ressenti d’un.e personnage : la mère, la fille, puis le petit-fils. Comment renouer les liens malgré la distance et les secrets ? Comment trouver sa place quand on a été exilée, quand on vit entre deux pays, quand on a vécu un traumatisme ?

Le pouvoir

Roman écrit par Naomi Alderman, 2016, Royaume-Uni 

Un jour, des adolescentes découvrent qu’elles possèdent “le pouvoir”. Du bout des doigts, elles peuvent créer des arcs électriques, détruire des objets, infliger de fortes douleurs, voire tuer. Progressivement, toutes les femmes découvrent qu’elles le possèdent également. Elles apprennent à le maîtriser. Une nouvelle religion se crée, des écoles non mixtes ouvrent pour protéger les garçons, des armés de femmes se mettent en marche. Car certaines femmes sont bien décidées à se venger du pouvoir masculin auparavant en place…

Le récit s’articule autour de 4 personnages : 2 adolescentes, une mairesse américaine et un journaliste nigérian. Dans la lignée des dystopies féministes comme La servante écarlate, Le pouvoir se lit vite, se dévore. Toutefois, on s’interroge : dans le livre, les femmes au pouvoir reproduisent très exactement les violences commises par les hommes (manipulation, violences physiques et sexuelles, dictature politique, doctrine religieuse violente…). On préfèrerait largement imaginer un monde féministe utopique, qui ne reproduirait pas à l’identique le pouvoir patriarcal en place. Par la même autrice, découvrez aussi La désobéissance !